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sciences 2026-04-22 10 min

Fusion nucléaire : pourquoi 2026 est une année charnière

Fusion nucléaire : pourquoi 2026 est une année charnière

Au-delà des promesses éternelles, l'écosystème de la fusion est en pleine ébullition. Entre le 'First Plasma' d'ITER et les percées des startups comme CFS, 2026 marque le début de l'ère industrielle de l'étoile en bouteille.

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Pr. Jean-Marc Weber

Expert Associé

Ce qu'il faut retenir

  • 2026 marque un tournant avec des étapes critiques pour ITER (international) et SPARC (privé, MIT).
  • Le secteur privé vit son "moment SpaceX" : des startups comme Commonwealth Fusion Systems visent la commercialisation avant 2035.
  • La rupture technologique des aimants HTS (Supraconducteurs à Haute Température) permet de réduire la taille des réacteurs par 40.

L'Accroche

"La fusion nucléaire est l'énergie du futur... et elle le restera toujours." Ce vieux dicton de physicien, répété avec cynisme depuis les années 1970, a pris un coup de vieux. Longtemps domaine réservé des mastodontes étatiques et de la diplomatie scientifique (comme le projet ITER), la fusion vit aujourd'hui son "moment SpaceX".

Des startups agiles, financées par des milliards de dollars de capital-risque (Breakthough Energy de Bill Gates, Sam Altman, Jeff Bezos), ne cherchent plus à faire de la science fondamentale, mais à construire des centrales électriques. Et dans ce calendrier accéléré, 2026 est l'année de vérité. C'est l'année où les courbes de la théorie et de l'ingénierie doivent enfin se croiser.

L'Analyse

1. Le passage de témoin : du Public au Privé

Si la recherche fondamentale a été portée par le public pendant 50 ans, l'ingénierie est désormais l'affaire du privé. Des acteurs comme Commonwealth Fusion Systems (CFS) ou Helion Energy ont changé de paradigme.

CFS, spin-off du MIT, finalise SPARC, un démonstrateur compact révolutionnaire. Contrairement à ITER, gigantesque cathédrale de science, SPARC est conçu pour être rapide et "bon marché". Son secret ? L'utilisation d'aimants supraconducteurs à haute température (HTS) en rubans. Ces aimants génèrent des champs magnétiques beaucoup plus puissants (20 Teslas contre 12 pour ITER), ce qui permet de confiner le plasma dans un volume 40 fois plus petit.

"Nous ne construisons pas une expérience de physique. Nous construisons un produit commercial." — Bob Mumgaard, CEO de CFS

2. Le Graal du "Gain Net" (Q > 1)

En physique des plasmas, tout tourne autour du facteur Q (le ratio entre l'énergie produite par la fusion et l'énergie injectée pour chauffer le plasma).

  • Q < 1 : Le réacteur consomme plus qu'il ne produit (état actuel).
  • Q = 1 : "Breakeven" scientifique.
  • Q > 10 : Seuil nécessaire pour une centrale électrique viable (pour compenser les pertes thermiques et électriques annexes).

Le seuil psychologique a été franchi fin 2022 au National Ignition Facility (NIF) américain (fusion inertielle par laser), prouvant que la physique n'est pas une impasse. Mais pour la filière magnétique (Tokamak), la course est lancée pour dépasser Q > 1 de manière durable dès 2026-2027 avec SPARC.

3. L'IA au contrôle du chaos

Maintenir un plasma à 150 millions de degrés (dix fois la température du cœur du Soleil) est un défi de contrôle instable. Le plasma se comporte comme un fluide turbulent et capricieux. Ici aussi, l'IA change la donne.

DeepMind a démontré dès 2022 qu'un algorithme d'apprentissage par renforcement pouvait "sculpter" le plasma dans un tokamak avec une réactivité impossible pour un humain ou un système de contrôle classique (PID). Cette maîtrise fine permet d'éviter les "disruptions" majeures qui pourraient endommager les parois du réacteur, levant un verrou de sûreté essentiel.

La Perspective (2030+)

Si les démonstrateurs de 2026-2027 tiennent leurs promesses, la décennie 2030 verra la connexion des premiers pilotes au réseau électrique (ARC pour CFS, Polaris pour Helion). L'enjeu est colossal : la fusion offre une énergie décarbonée, pilotable, souveraine (le carburant est l'eau et le lithium), sans déchets à haute vie (contrairement à la fission) et sans risque d'emballement (Tchernobyl est physiquement impossible avec la fusion).

Cependant, le défi ne sera plus physique mais industriel :

  1. Tritium : Ce combustible est rarissime. Il faudra que les réacteurs produisent leur propre tritium ("tritium breeding") via des couvertures en lithium, une technologie encore non prouvée à l'échelle industrielle.
  2. Matériaux : Les parois devront résister à un bombardement neutronique intense, jamais vu dans l'histoire des matériaux (d'où l'importance de l'IA abordée dans notre article précédent).
  3. Coût : Le MWh de fusion sera-t-il compétitif face au solaire + stockage qui ne cesse de baisser ?

La fusion arrivera peut-être pour sauver le climat, mais elle devra aussi convaincre les banquiers.

Sources

  1. National Ignition Facility (2022). "Fusion ignition achieved". LLNL Press Release.
  2. Degrave, J. et al. (2022). "Magnetic control of tokamak plasmas through deep reinforcement learning". Nature.
  3. Commonwealth Fusion Systems. "Status of the SPARC project". Annual Report 2025.
  4. International Atomic Energy Agency (IAEA). "World Fusion Outlook 2026".

Citer cet article

Pr. Jean-Marc Weber. (2026). "Fusion nucléaire : pourquoi 2026 est une année charnière". Parole de Chercheurs. https://paroledechercheurs.net/sciences/fusion-nucleaire-2026

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